Apprendre mieux en surmontant la difficulté

dys1 Une enseignante propose un point de vue intrinsèque sur les défis auxquels sont confrontés les étudiants dyslexiques et sur les forces qu’ils apportent en classe. 

Les dyslexiques sont des apprenants à vie. En règle générale, nous avons en commun une curiosité insatiable et un engagement à comprendre le monde qui nous entoure, avec une intensité particulière. Nous ne sommes pas seulement passionnés par l’apprentissage, nous avons une propension à analyser et à critiquer le monde autour de nous — à mettre les arguments à l’envers et à les remettre à l’endroit de nouveau. Après tout, voilà ce que les dyslexiques font bien. Nous voyons le monde d’un point de vue particulier, et nous nous trouvons dans l’obligation de partager notre point de vue avec les autres. C’est pourquoi nous faisons de bons enseignants.

Je me souviens encore du nom de chaque enseignant que j’ai eu à partir à l’école maternelle jusqu’à la douzième année. C’est difficile à croire, étant donné que j’étais gravement dyslexique, et que l’école a été pour moi une expérience traumatisante — souvent inexplicable et imprévisible. Ce qui se déroulait devant mes yeux le faisait d’une façon que je ne pouvais pas déchiffrer. Lettres et chiffres flottaient et sautaient sur la page sous mes yeux, tandis que les autres enfants étaient assis avec bonheur à leur pupitre, lisant et écrivant ce que je supposais être de parfaites petites phrases. Je pouvais voir les lettres liées les unes aux autres sur la page ; je savais qu’elles formaient des mots, parce que j’avais mémorisé beaucoup d’entre eux pour faire croire à mes enseignants que je pouvais lire. À la vérité,  je ne savais aucunement lire. Ma situation était aggravée par le fait que j’avais une sœur jumelle qui n’était pas dyslexique, qui était souvent assise, lisant toute seule avec bonheur de beaux petits livres avec des images colorées et des tracés complexes.

Pendant ce temps, mon enfance tout entière semblait devoir se passer à déchiffrer ce code mystérieux — tentant de maîtriser la compétence appelée lecture qui semblait venir si facilement et automatiquement à mes camarades de classe. Pendant des heures, je me suis assise avec ma mère, les enseignants, et les tuteurs privés payés, disant laborieusement les mots en tentant de reconnaître et de prononcer les lettres qui constituaient le texte sur la page. J’ai développé de l’insomnie et des migraines à l’âge de neuf ans. Mais je n’ai jamais abandonné.

Le fait que je me souvienne du nom et du visage de chaque enseignant que j’ai eu est un témoignage de l’école incroyable où j’ai étudié – où chaque élève a été traité avec respect, et où l’amour de l’apprentissage a été initié et nourri avec enthousiasme. Heureusement, l’école où j’ai étudié mettait à contribution une approche multisensorielle, adaptée aux lecteurs en difficulté, une pédagogie par projet, avec beaucoup de pratique, et de l’art. Les enfants dyslexiques ne sont pas tous aussi chanceux.

Pour la plupart des dyslexiques, l’école est par définition une expérience pénible — un environnement redoutable qui sert régulièrement à embarrasser l’élève dyslexique et à entamer son estime de soi. C’est parce que les enseignants enseignent souvent à travers la lecture et l’écriture, et que rien au sujet de la langue n’est automatique pour les dyslexiques. Nous sommes constamment engagés dans le processus de séparer les pièces linguistiques qui nous sont présentées afin de leur donner un sens d’ensemble. Nous pouvons (et, souvent, nous devons) voir chaque perspective ou chacune des méthodes possibles pour résoudre un problème avant que nous ne le comprenions vraiment par nous-mêmes.

Cela nous empêche de voir et de comprendre les choses automatiquement. Mais cela nous donne aussi une carte mentale multiple montrant comment quelqu’un en est arrivé à une conclusion, a résolu un problème complexe ou a rédigé un article convaincant. Notre propre difficulté devient en fait un atout dans la salle de classe. C’est parce que la dyslexie empêche une automaticité qui peut nuire à l’enseignement. Après tout, on doit pouvoir voir les différentes étapes, les points de vue variés et les différentes possibilités afin d’expliquer les nuances et les détails spécifiques à l’objet étudié. Les bons enseignants et les bons élèves savent cela. Les meilleurs le pratiquent.

 

 dys3r Lire, écrire, penser et apprendre ne sont pas compatibles avec la passivité chez les dyslexiques. Ces activités requièrent des quantités importantes d’énergie physique et mentale.

 

Après des années d’efforts à l’école, j’ai finalement appris à lire. Mais lire n’est jamais devenu entièrement automatique pour moi. À ce jour, je ne comprends pas vraiment ce que je lis, à moins que je ne sois seule dans un silence complet et sans aucune distraction. C’est parce que lire, écrire, penser et apprendre ne sont pas compatibles avec la passivité chez les dyslexiques. Ces activités requièrent des quantités importantes d’énergie physique et mentale. Les langues étrangères et le calcul symbolique de niveau collégial ont été aussi extrêmement difficiles pour moi, à cause de la nécessité de déchiffrer un code complexe, à une profondeur et une vitesse qui demandaient de dépasser les limites de mon cerveau dyslexique. J’ai finalement réussi à lire et à écrire la langue anglaise, tirant le meilleur profit, au niveau collégial, des classes de littérature et de philosophie. Après le collège, j’ai poursuivi à Boston des diplômes d’études universitaires qui nécessitaient une quantité obscène de lecture analytique et d’écriture. C’était douloureux, mais j’ai aimé presque chaque minute de cet apprentissage.

Trop souvent, les enseignants ne réalisent pas que les étudiants qui ont du mal à apprendre apprécient davantage leur apprentissage. Malgré les difficultés que les dyslexiques éprouvent le long du chemin, nous réussissons souvent très bien lorsque nous sommes mis devant un défi, devenant encore plus intrigués et curieux face à des énigmes apparemment insolubles. Nous nous sentons spécialement encouragés quand notre point de vue particulier est reconnu et apprécié. Après tout, sans l’engagement tenace à résoudre les mystères et la complexité du texte écrit, nous n’aurions jamais passé la maternelle car nous aurions abandonné face à ce code mystérieux, inexplicable et imprévisible que nous appelons langue. Il arrive souvent que les dyslexiques aient un appétit insatiable pour l’apprentissage. Et heureusement pour le reste du monde non dyslexique, nous apprécions notre temps dans la salle de classe autant comme enseignants que comme étudiants.

Trop souvent, les enseignants ne réalisent pas que les étudiants qui ont du mal à apprendre apprécient davantage leur apprentissage. Malgré les difficultés que les dyslexiques éprouvent le long du chemin, nous réussissons souvent très bien lorsque nous sommes mis devant un défi… Nous nous sentons spécialement encouragés quand notre point de vue particulier est reconnu et apprécié.

 

Liz Ball
Enseignante
École Foote, New Haven
Traduit de l’anglais par Pierre Cohen-Bacrie

Cet article a paru la première fois en anglais sous le titre From One Teacher to another dans What You Need to Know About Your Dyslexic Students, Yale Center for Dyslexia & Creativity. «Liz Ball est diplômée du Collège Carleton avec une majeure en philosophie. Elle a reçu un doctorat de l’Université de Boston et vit dans le Connecticut avec son mari et ses deux enfants. Elle enseigne à l’école Foote à New Haven et prépare actuellement une thèse de maîtrise sur Theodate Pope Riddle, l’une des premières femmes architectes dans le Connecticut.»

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*