Le dictionnaire

Le dictionnaire (billet doux)

Au temps de mes études collégiales, alors que je me croyais férocement poète et étais, peut-être, poétereau, j’écrivais des vers, grattais la guitare, cherchais des rimes et faisais des chansons. Je m’exprimais avec une fougue approximative. Je dis : approximative. Je n’étais pas lecteur et craignais, moitié par paresse, moitié par pudeur, les petits groupes d’étudiants qui en étaient,  j’entends : qui s’affichaient ostensiblement comme lecteurs aguerris. Bien sûr, il se mêlait beaucoup d’esbroufe et, je le sais aujourd’hui, de vanité propre à notre âge dans cet exhibitionnisme littéraire qui, je le répète, m’impressionnait.

Il devait exister, tapie au creux des pages, une source de joie dont l’accès m’apparaissait fermé pour toujours. Pourtant, je les enviais, ces apprentis lettrés, pour le plaisir manifeste qu’ils prenaient à la conversation. Ils en étaient. Ça devait provenir de la maison, des familles, de droits ancestraux et acquis. Je raisonnais juste, sans doute, mais à partir de prémisses fausses.

Chez nous, au repas du soir, à table, en famille, le silence pesait lourd et j’ignorais pourquoi. Pourquoi les mots s’obstinaient-ils à rester bloqués en travers de nos gorges ? Décidément, il nous manquait une clé, un objet de passage, un grimoire, un accès au sens, au plaisir.

Un soir, il s’est produit quelque chose d’inhabituel. Notre conversation mort-née avait achoppé sur le sens d’un mot. Ma mère, ce qu’elle ne faisait jamais, s’est levée de table. Elle y est revenue aussitôt, équipée d’un vieux dictionnaire aux pages de garde déchirées. « Je l’avais au primaire! » Mue par une exaltation croissante qui, pour une raison obscure, a fait rougir mon père, elle s’est mise à en tourner les pages, gamine et rêvassant.

A-t-elle trouvé le mot dont le sens nous avait, l’instant d’avant, échappé ? Je ne m’en rappelle plus. Quelle importanc e? Nous étions délivrés. Et ce soir-là, longuement, en famille, nous avons bavardé. Le dictionnaire nous déliait la langue comme du vin. Nous sommes restés à table jusqu’à la nuit tombée. Nous avions retrouvé les mots. Le goût et le plaisir des mots. De la parole juste. « Et tout le reste est littérature. »

Et vous, en êtes-vous ?  Est-ce que vous considérez que plaisir et mot vont de pair ? Quelle relation entretenez-vous avec la langue française ? D’où vous vient cet amour ou, a contrario, cette crainte de la langue ?

David Faust
Professeur au département de français

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